ELLUL (J.)


ELLUL (J.)
ELLUL (J.)

Jacques ELLUL 1912-1994

Universitaire, professeur de droit romain, auteur d’une Histoire des institutions en cinq volumes qui surprit ses pairs mais servit de référence à plusieurs générations d’étudiants en droit, enseignant aussi à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, sociologue, Jacques Ellul se situait hors du champ de la spéculation philosophique et ne s’appliquait guère à lui-même la qualité de théologien. Hors les travaux consacrés à la spécialité austère qu’il avait choisi d’enseigner, Jacques Ellul a produit une œuvre considérable — quarante-huit livres, plusieurs centaines d’articles, plus d’un millier peut-être — et, quant au fond, abordé en profondeur les sujets et les domaines les plus divers autour de quelques idées-forces et peut-être même d’une seule ligne directrice qui traverse toute l’œuvre, de La Technique, ou l’Enjeu du siècle en 1954 au Bluff technologique de 1988, de Présence au monde moderne en 1948 à Combats de la liberté paru en 1983. Mais, avant l’œuvre écrite et aux origines de celle-ci, il y eut la rencontre d’un homme, Bernard Charbonneau, un engagement commun dans la mouvance personnaliste, et, pour Jacques Ellul lui-même, la naissance de la foi dont il est permis de penser qu’elle constitue la clé de son œuvre.

Les années 1930 sont pour Ellul des années de fondation pendant lesquelles les relations avec Charbonneau et l’engagement dans le courant personnaliste au sein du groupe de Bordeaux des amis d’Esprit — et aussi les idées du mouvement de l’Ordre nouveau et les analyses de Robert Aron et Arnaud Dandieu — contribuent largement à fixer le cap qui sera maintenu pendant les soixante années suivantes. Mais cette période est aussi celle de la conversion (“massive”, “brutale”, selon ses propres termes) et de l’édification d’une pensée théologique fondée sur une connaissance approfondie de la Bible (d’ailleurs découverte par lui dix années auparavant, à peine au sortir de l’enfance) et fortement influencée par Kierkegaard et Barth.

En 1930, Jacques Ellul est étudiant à la faculté de droit; ayant à choisir un métier, il écarte la magistrature et décide d’enseigner. Il est reçu à l’agrégation de droit romain en 1943, mais, interdit d’enseignement par décision de Vichy depuis 1940, il passera la guerre retiré à la campagne, agriculteur de fortune pour faire vivre sa famille, participant activement, quoique sans armes, à la Résistance. À la Libération, il refusera une carrière politique, fidèle en cela à une décision prise quelques années plus tôt avec son ami Charbonneau. Jusqu’à sa retraite, il enseignera à la faculté de droit de Bordeaux ainsi qu’à l’Institut d’études politiques.

En 1954 paraît La Technique, ou l’Enjeu du siècle , l’un des deux textes fondateurs de sa démarche et qui s’ouvre par cette phrase: “Aucun fait social, humain, spirituel n’a autant d’importance que le fait technique dans le monde moderne.” L’idée centrale du livre, récurrente et approfondie dans Le Système technicien (1977), puis Le Bluff technologique (1988), est celle de l’autonomie du fait technique dont les manifestations apparaissent toujours motivées par l’utilité sociale mais qui en réalité trouve en lui-même, fondamentalement, la justification d’un développement de moins en moins contrôlé et d’ailleurs de plus en plus incontrôlable.

Parallèlement, Ellul soumet à la même analyse rigoureuse de nombreux aspects du fonctionnement de la société moderne, la place — excessive — de la politique (L’Illusion politique , 1965), la mode des idées et les idées à la mode (Exégèse des nouveaux lieux communs , 1966), l’idéologie de l’exaltation de la technique (Métamorphoses du bourgeois , 1969), la communication (Propagandes , 1962; La Parole humiliée , 1980), les impostures de l’art contemporain (L’Empire du non-sens , 1980). Il consacre trois livres au phénomène de la révolution, à l’étude duquel il apporte sa connaissance profonde de l’histoire, de la pensée de Marx et des différentes écoles marxistes. En 1969 paraît Autopsie de la révolution , que suit en 1972 De la révolution aux révoltes , puis en 1982 Changer de révolution .

Autre pôle de l’œuvre, l’exégèse biblique depuis Le Livre de Jonas (1952) jusqu’à La Raison d’être , méditation sur l’Ecclésiaste (1987) en passant par Sans feu ni lieu (1975), sous-titré Théologie de la ville , celle-ci étant vue comme le lieu par excellence d’où l’homme cherche à se dresser en opposition à Dieu, L’Espérance oubliée (1977). Cependant, dans l’ordre de la réflexion théologique, les œuvres capitales, en prolongement de Présence au monde moderne , autre texte fondamental publié en 1948, quelques années avant La Technique , sont constituées d’un ensemble qui est une véritable somme, Le Vouloir et le Faire (Introduction à l’éthique chrétienne ) en 1964, suivi, en 1973, en 1975 et en 1983 sous le titre Les Combats de la liberté , des trois volumes de L’Éthique de la liberté .

Jacques Ellul livrera également des réflexions plus personnelles dans La Foi au prix du doute (1980), À temps et à contretemps , paru en 1981, qui est aussi l’année des premiers entretiens avec Patrick Chastenet, qui ne seront réunis en volume qu’après sa mort; en 1987 paraîtra aussi un Ce que je crois . Tous ces livres découvrent un autre Ellul, l’homme des engagements, au sein du Conseil national de l’Église réformée de France, participant à la redéfinition de la formation des pasteurs, animateur de la paroisse qui se constitue autour de lui à Pessac, opposant actif, au côté de Charbonneau, aux projets d’urbanisme touristique de la Mission d’aménagement de la côte aquitaine, enfin apportant conseil et appui à un éducateur de rues, Yves Charrier, dans son action de prévention de la délinquance. Les entretiens et les réflexions contribuent aussi à donner de l’œuvre écrite une vue d’ensemble qui en fait ressortir l’ordonnancement et le sens: à l’analyse lucide de la société moderne dominée par la technique répond la mise en lumière de la promesse contenue dans la Révélation.

Quelques mois avant sa mort, Jacques Ellul avait assisté à un colloque sur son œuvre, le premier organisé en France. Depuis de nombreuses années, déjà, l’université de Berkeley constituait et gérait un fonds destiné à rassembler la totalité de ses écrits.

Jacques Ellul s’était de longue date défendu de vouloir constituer une école ou former des disciples; pour autant, il y a encore beaucoup à dire — et plus encore à comprendre et à apprendre — de l’œuvre d’un homme dont on a critiqué l’intransigeance, plus apparente que réelle, mais qui est resté constamment ouvert à tous les mouvements d’idées, jusqu’à ceux — les situationnistes, notamment — qui sont les plus éloignés de ses propres convictions.

Encyclopédie Universelle. 2012.